Musée Estrine, "Gérard Drouillet, une joie de vivre", prolongation jusqu’au 27 mai

Gérard Drouillet,
sans titre, 1999,
collection particulière,
musée Estrine 2012
J’ai toujours eu une tendresse particulière pour l’œuvre de Gérard Drouillet, un savant mélange de pathos, affect, libéré avec rage et intelligence sur des formats dignes de ce nom, où l’on ressent toute la force de l’Artiste.
Je n’ai pas la prétention de vous parler de l’homme, que j’ai cependant eu la chance de rencontrer et qui m’avait à l’époque ouvert les portes de son royaume, mais que je n’ai pas connu au sens humain du terme.

Cette petite page griffonnée est seulement une envie de vous faire partager ce qui me touche chez cet artiste, comme une simple conversation entre amis, où l’on échange, partage et se dévoile. Un peu comme l’œuvre de Gérard Drouillet…

La première fois que j’ai vu une de ses toiles c’était chez un ami, une peinture imposante trônait dans son salon, mes yeux n’ont vu qu’elle. Non pas que mon œil fût attiré par la couleur, ou le contenu, mais c’était bel et bien la force et la tendresse qui se dégageaient de cette toile qui m’ont totalement captivée. Un sentiment, une émotion, voilà ce que je ressentais (et pour moi en art c’est un peu ma quête du Graal). Je me suis fait happer par la toile, j’y suis entrée comme on s’engouffre dans un labyrinthe, allant de surprises en découvertes tantôt drôles, tendres, violentes, sexuées, douces, amères, torturées… J’en suis sortie avec un sentiment très marqué de respect pour cette œuvre et pour l’homme.
Par la suite j’ai voulu en savoir et voir plus… et mon Dieu que l’art nous réserve de bonnes surprises ! L’émotion était encore là, l’harmonie des couleurs traitée avec une telle subtilité et intelligence, la force des traits, les éléments « totems » répétitifs mais jamais redondants. Univers animal, végétal, phallique et fort, humain, tendre, dur…un pur moment de bonheur pour qui veut bien se laisser porter dans un imaginaire plus réel qu’il n’y paraît.

Le Musée Estrine, à Saint Rémy-de-Provence, vous présente jusqu’au 27 mai, un hommage à cet homme et Artiste ; on y ressent toute la tendresse et le respect que ce lieu a pour lui. Si vous passez par là… Entrez dans le monde de Gérard Drouillet…

Gérard Drouillet n’est plus, mais restera avec nous éternellement grâce à son Œuvre.
Merci Monsieur Drouillet de m’avoir apporté de l’émotion et touché mon cœur et mon âme.

Sophie Aubert pour Prosper, le Magazine culturel www.magazineprosper.com -Mars 2012


Musée Estrine, 8 rue Estrine - 13210 Saint-Remy-de-Provence. Tél : 04 90 92 34 72. Le musée est ouvert tous les jours sauf lundi, de 10h00 à 12h30 et de 14h à 19h, le Mercredi de 10h à 19h.
En principe fin mai 2012 (se renseigner au musée) et ce jusqu’en 2013, le musée Estrine fermera pour travaux : création d’une extension de 350 m², couverture de la cour, réfection des salles d’exposition et pose d’un ascenseur.
Vous pourrez aussi découvrir une partie de la collection du musée Estrine, du 20 avril au 17 juin, à la Galerie d’art du Conseil général des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence. L’exposition proposera, au travers d’une cinquantaine d’oeuvres, un panorama de la création picturale du XXe et début XXIe siècle. L’ensemble sera présenté dans une scénographie préfigurant le futur musée, à savoir une grande galerie des peintures et des espaces plus intimes réservés aux dessins, aux aquarelles et aux gravures. La maquette et les vues des agrandissements viendront clore ce parcours invitant le visiteur à venir découvrir les collections dans le nouveau Musée Estrine. Hôtel Castillon, 21 bis cours Mirabeau, 13100 Aix-en-Provence. Tél : 04 13 31 50 70. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9h30 à 13h00, de 14h00 à 18h00. Entrée libre / Visites guidées et gratuites sur rendez-vous.

Denis Brihat, des images et des mots

Voilà plus de cinquante ans qu’il a installé son atelier de photographe sur le plateau des Claparèdes, puis à Bonnieux. Denis Brihat poursuit son travail d’alchimiste, une œuvre silencieuse et patiente, attentive à révéler l’âme des choses. Nous avons parcouru ensemble l’exposition qui lui est consacrée à L’Isle sur la sorgue. L’homme, amical sous des airs bourrus, d’une exigence absolue, ne s’embarrasse pas de préciosités verbales. Sa parole est rare, dense. Des mots de diamant brut, jaillis au fil des images.

Préambule : Trois doigts, saisis de façon rapprochée. « Ceci est un autoportrait. Je prenais des photos, j’ai approché l’appareil de ma main ».

Picasso : « A l’époque, sur la côte, les quelques artistes qui vivaient là se connaissaient tous. Envers lui, il y a avait une certaine déférence, évidemment. Il était venu me chercher pour que je fasse des repros des premiers portraits de Jacqueline. J’étais allé chez lui. Il m’a dit : restez donc, j’organise un apéro avec des copains. En attendant que tout le monde arrive, il s’est amusé avec ses biques, il a fait l’idiot, il m’a littéralement donné des photos »

L’époque des Claparèdes : « Aux Claparèdes, j’avais restauré une ruine, un petit cabanon, grand comme ça, deux bories et un puits. Je remontais les seaux du puits pour laver les photos. Ca, c’est du pipi de photographe dans de l’eau de vaisselle. C’était un matin d’hiver. Au cabanon, j’avais pris l’habitude de mettre mes eaux usées dans une bassine. Ce matin-là, il faisait frisquet, je n’ai pas eu le courage de sortir, j’ai fait pipi dans la bassine. Quand j’ai vu que ça prenait des formes inattendues, j’ai enfilé un pantalon, j’ai sorti la bassine et j’ai photographié les formes qui étaient déjà en train de disparaître. Ce travail-là je savais que c’était invendable à l’époque. Ce genre de photos n’intéressait strictement personne. Mon économie était très économique !»

Les gens de Bonnieux : « Les gens du pays ont été très sympas, ils m’ont fait des tas de cadeaux. Là, c’est César, un copain, photographié au bistrot du village. Et là, le facteur auxiliaire et violoniste de Bonnieux. On l’appelait Caporal. Voilà la Jeannette. Elle me refilait des camemberts soit disant périmés parce que la croûte blanche était paraît-il trop fine. Et Marcel, le mari de Jeannette. Un type merveilleux. L’un des hommes les plus extraordinaires que j’aie rencontrés dans ma vie. Il était marchand de bois. C’était un conteur. Pendant la guerre, il avait une vieille guimbarde avec laquelle il ravitaillait le maquis du grand Luberon. »

La structure : « Ce qui m’intéressait, c’était la structure des choses. Dans l’eau de la bassine, la coupe d’une truffe... Là, un bout de marbre sur un pilier de San Miniato, à Florence. Ce pilier était exposé à la vue de tous depuis longtemps, les gens ne voyaient rien. J’ai dit au curé : «Regardez, c’est Jésus-Christ déguisé en clown ! Il ne s’en est pas remis, je crois ! Ici, un petit bout d’une peinture. C’était dans l’atelier de Prassinos. J’ai vu des craquelures sur un tableau. Il y avait une harmonie, quelque chose. J’ai fait contre-types pour accentuer le contraste. Un galet : j’ai regardé, j’ai vu qu’il était foutu comme un tableau cubiste. Qui influence qui ? »

Un citron : « Je prends un sujet, citron ou autre. Je le photographie sous tous les angles, de dessus, de dessous, de côté, en travers. Comme Bach, en toute modestie. Prendre un thème, et le décliner de toutes les façons possibles. J’ai appelé ça « Esprit du citron ».

Etre photographe : « C’était lors de ma première expo à Biot, en 52. Les gens du pays venaient. L’un d’eux m’a dit : « Tu vois, là tu dis que tu as photographié un fruit, un légume, eh ben moi, j’y vois autre chose ! » Là, je me suis dit : si tu peux faire rêver les gens avec tes photos, c’est un beau programme…Il y a des gens qu’on appelle boulangers, ils ont appris à faire le pain, ils le font bien, ils le font pour les autres. Moi, je fais des photos, je donne des choses à voir. Je n’ai pas le sens du pognon, je gagne seulement de quoi continuer, le plaisir de pouvoir continuer. »


Carina Istre

Isle/Sorgue, Campredon, Denis Brihat photographies (1958-2011). Exposition du 22 octobre 2011 au 4 février 2012.